Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
27 août 2012 1 27 /08 /août /2012 16:19

J'étais au Benin, un pays Africain du golfe de Guinée , et le point de départ de mon voyage était à Ouidah, une importante ville du sud-ouest du pays, sur la côte, à peut-être quarante kilomètres de la frontière du Togo et du Benin. Parler de frontières est ici tout illusoire, car elles remontent à un temps ou ces pays étaient sous le joug d'une puissance étrangère qui ne comprenait pas vraiment les gens d'ici, ou du moins, ne cherchaient pas à comprendre.

Les pays se traversaient en Jeep à travers non des routes, mais des sortes de gros chemins troués de nids de poules.

Souvent, le voyage était interminable, et les paysages ne changeaient guères, avec cette chaleur omniprésente, et ces moustiques qui piquaient partout.

 

En traversant une frontière, rien ne me semblait de bien particulier, et le plus souvent, des deux côtés, on parlait une même langue locale. Il y a un désenchantement, et ce n'était pas du tout l'image que j'avais de l'Afrique.

 

J'étais ici pour rechercher des fétiches, ces fameuses sculptures qui représentaient des personnages, des animaux, ou des dieux, le plus souvent sculptées en bois, et plus rarement en divers métaux...Moi, je trouvais ces figurines vraiment drôles, comme si des enfants avaient fabriqués ça un jour... C'était un regard simple, lancé à la nature, pour inscrire l'homme dans le paysage, et l'histoire.

 

Finalement, cette quête d'objets primitifs, dits d'"art premier" n'était qu'un prétexte au voyage, même si il y avait derrière un métier. Aussi, peut-être, il me semblait que j'étais l'un des derniers à faire ça. La vie primitive semblait disparaître de la terre comme une peau de chagrin.Il était de plus en plus difficile d'en trouver, et les croyances ancestrales disparaissaient, comme si elles étaient enfouies dans le sable.Sans jamais vraiment savoir ce que je recherchais, ce voyage était une fuite en avant, pour fuir un monde, et en trouver un autre. Le goût du risque était tout aussi présent, et sans doute, ma vie demandait une part d'action.  Ce qui était recherché était bien vain, toutefois. Un jour, je suis tombé sur un voyageur, et celui-ci m'avait raconté que la vie idéale, pour lui, était de faire le tour du monde, et d'aller partout...Aucun espace ne devait lui échapper. Encore, fallait-il en avoir les moyens, et un voyage, c'était souvent trés cher. La discussion s'était terminée sur un accord : voir d'autres contrées, d'autres cultures, pouvait nous aider à comprendre pourquoi nous étions là, présents sur cette terre... Et mon goût pour le voyage était né peut-être de cette rencontre. J'aime dire peut-être, car mon regard ne semblait jamais aller trop loin pour être satisfait.          

 

Difficile de trouver ou remonter à des figurines anciennes. Quand la saison des pluies vient, et déferle sur ces pays, c'est un véritable déluge. Un fétiche qui fut construit peut-être deux ou trois ans auparavant prend alors une patine plus ancienne, et la pluie semble avoir agie sur la sculpture comme un acide sans nom, à croire que le temps n'avait ici pas de prise sur le présent. Néanmoins, même si ces créations étaient récentes, elles étaient tout aussi authentiques.

  Le passé semblait être inscrit dans les éléments, comme si il déballait une longue histoire, qui n'attendait à être que traduite. Les éléments semblaient êtres les garants d'un passé révolu, et marquait sa présence par sa force, et son intensité.

 

C'était fou, mais le temps défiait le temps lui même : le déluge d'eau qui tombait sur les fêtiches les rendaient plus anciens, à croire qu'ils avaient plus de cinquante ans. La pluie agissait comme un açide mystique pour faire ressurgir sans doute des fantômes du passé...

 

Mais aujourd'hui, il est de plus en plus difficile de trouver du vrai, comme de l'ancien. L'animisme, cette forme de religions multiples, en symbiose avec la nature, se perd de plus en plus, et les habitants de ces contrées Africaines, pour le plus grand nombre, devenaient Chrétiens, ou Musulmans.Les plus jeunes étaient aspirés vers les grandes villes, comme des aimants, et les villages devenaient souvent fantomatiques, à la vue des vieillards qui déambulaient devant les cases, à la recherche de je ne sais quoi .... Pour moi, l'Européen de passage, en observant de mes yeux la vie sur place, il me semblait voir et croire que l'Afrique qui me faisait tant rêver enfant, avait perdue son âme, ou du moins, était en train de la perdre.

 

Ces derniers temps, aussi, la concurrence était rude : voilà que maintenant, aprés les Américains, les Chinois arrivaient aussi. Le monde changeait beaucoup, et il m'arrivait de me demander qu'il était fort possible que je sois l'un de ces derniers chercheurs intrépides, qui était en quête de rechercher l'une des dernières traces ancestrales de l'Afrique.Ce qui semblait être du patrimoine était pillé, sans vergogne, pour ne laisser que du vide, et assouvir des envies plus ou moins folles de collectionneurs, ou souvent rares étaient ceux qui connaissaient l'Afrique profonde. 

 

Il était donc de plus en plus difficile de trouver  des oeuvres authentiques, de cette Afrique d'antant, ou singulière. à Porto-Novo, ce gros bourg qui était la capitale du Bénin, on me conseilla et dirigea alors  vers le Nigéria voisin, au pays des Yorubas. Le Nigéria , pour l'Européen, c'était le far-west, le pays des extrêmes, un pays à la fois géant, et petit, avec une population démentielle en comparaison aux pays de la région, avec peut-être cent cinquante millions d'habitants...

 

Je suis un jour arrivé à Lagos, par l'aéroport, la plus grande ville de ce pays. Le boucan était infernal, et cette ville semblait ressembler à une immense fourmilière... à peine sorti de l'aéroport, en regardant la population locale, je comprenais rapidement que le plus important, pour chacun des habitants, était de survivre, par les moyens les plus fous.

 

En ce pays, la vie de tous les jours semblait ressembler à une compétition: rien ne pouvait vous garantir d'être vivant le lendemain, une balle perdue, ou une maladie tropicale endémique pouvait rapidement vous emporter. 

  Tout semblait incertain...Vraiment, la vie semblait ne s'accrocher que à un fil. Il me semblait ressentir que le temps était fou aussi, et survivre semblait être le seul chemin à suivre...

La violence est omniprésente, et là bas, la vie, rude, est une lutte contre les éléments. Tout au plus, la violence, le mal pouvaient s'éviter, à condition de le voir déboucher de la prochaine rue, ou du prochain arbre. 

C'était avoir le sentiment de marcher sur un volcan qui allait se réveiller, sauf que ici, il n'y avait pas de volcan, mais des vies qui étaient à la dérive...

 

On vous parle directement, pour voir à qui l'on a à faire...Le plus souvent, certains vont jouer aux durs, mais si on est plus dur qu'eux, ils vont facilement vous montrer qu'ils sont des gens simples, normaux, comme vous et moi...

Le langage est trés familier, et on regarde toujours celui qui est devant nous, l'interlocuteur est scruté, question de confiance. Je parle d'un grand nombre, ou du plus grand nombre. Et bien entendu aussi, il m'arrive de me tromper.

 

J'ai eu le sentiment d'être un fauve qui marquait son territoire...à n'importe quel moment, je pouvais être un animal blessé, et on pouvait voir en moi une proie facile, et un met de choix. 

 

Demander son chemin pouvait être une sorte de défi, et les routes, le soir, se perdaient dans les ténèbres...

 

Mais malheureusement,  le mal est endémique, comme les maladies tropicales, et la société de ce pays est trés hiérarchisée,et plutôt violente. Les plus riches se cachent, quand les plus pauvres sont au grand jours...

 

On craint les enlévements, et le long de la côte, il y a des pirates. Les hommes les plus riches ne se rencontrent pas, sauf si vous êtes en affaires avec eux. Tenter de les approcher, c'est avoir à faire face au mieux à des gorilles, et au pire, à de véritables mercenaires armés... La corruption est omniprésente, et il est trés facile d'acheter un policier, ou un mercenaire. Ce n'est pas un pays de loi, mais ou la loi du plus fort est reine.  La justice semble difficile à mettre en place, et l'injustice est souvent présente, pour vous attendre au tournant de la rue. Mais on recherche l'acceuil, et l'étranger est reçu et écouté, pour écouter ou entendre à quoi ressemble le monde, ailleurs...

 

Quand on ne sait pas lire, et quand voir un étranger n'est pas une habitude, on ignore si le monde est grand ou petit. Quand on a de la famille à l'étranger, en Grande Bretagne, par exemple, on se dit que c'est juste loin, mais peut-être que ce n'est pas si loin que cela, et qu'il n'y avait que à traverser la mer, pour rejoindre cet autre monde.  

 

On m'avait prévenu: entreprendre un voyage dans ce pays était dangereux, mais moi, je cherchais à voir par moi-même, tout en cherchant à fuir les mauvaises images. Il n'y avait rien de touristique, dans ce pays, il est vrai, les rues étaient sales et grouillantes de vies. Ce qui ressortait était toujours la pauvreté, voir les plus pauvres des pauvres. Souvent, les vêtements des enfants n'étaient que des frippes, et on me regardait, moi, le blanc, comme un extraterrestre.Durant mon périple en ce pays, les rares étrangers que j'ai vu, dont des Européens, étaient accompagnés le plus souvent de gorilles, pas les animaux, mais plutôt des gardes du corps, ou de miliciens armés, sans doute un sevice de sécurité, ou des mercenaires...

 

Moi, j'ai parié sur le danger, et il n'y avait ni gorilles avec moi, et encore moins d'hommes en armes . Par contre, je cherchais un interprète...

 

En fait, j'étais plus ou moins le bienvenu, et ma présence confirmait une marque de respect. Il n'y avait pas de marque ou d'indication de richesse chez moi: un simple tee-shirt, et un pantalon, ou mes papiers et mon passeport étaient dans l'une des poches. à Lagos, il me restait à trouver celui qui allait m'aider pour aller en pays Yoruba.

 

Lagos était peut-être un condensé de toutes les ethnies du Nigeria, et même, de tous les pays du golfe de Guinée.

C'était une sorte de construction anarchique, et les buildings cotoyaient les bidonvilles les plus misérables. Si il y avait bien un pays dans le monde ou il n'y avait pas de tourisme de masse, c'était bien au Nigéria...

 

Il était sans doute le pays le plus peuplé d'Afrique, mais on ne m'en parlait jamais pour ainsi dire... Quand j'ai commencé à en parler, et envisager d'aller le visiter, mes interlocuteurs semblaient effrayés, et la peur se lisait sur les visages. 

 

La circulation routière était intense, et ressemblait à un vrai cauchemar, à cela, il fallait ajouter la chaleur suffoquante de cette ville, en plein climat équatorial, et humide, ou les quarante degrés étaient souvent dépassés, avec  ses moustiques endémiques...Rien de tel pour faire fuir le moindre Européen. Dans l'un des bidonvilles du nord de Lagos, j'ai fini par retrouver John, celui avec qui je devais travailler, et qui allait m'aider dans mes recherches.

 

Cette fois ci, ses recherches m'orientaient vers un village, à peut-être une quarantaine de kilomètres du gros bourg d'Ifé, bien à l'ouest du fleuve Niger, pour y rencontrer Jonas, un vieux chef coutumier Yoruba, plutôt chaman sur les bords. Au Nigéria, vous avez les gros bourgs, et quand il s'agit de trouver un village aux alentours, c'est toute une expédition. Ici, l'Afrique semble faire de la résistance, et le monde rural semble faire le siège de celui qui est urbain, mais en vain... 

 

Pour rejoindre cet homme, pas plus de trois journées furent nécessaires, dans une vieille Jeep d'un autre âge. Plutôt que de parler de route, il s'agissait ici plutôt de gros sentiers, et comme souvent dans ce pays, l'argent destiné aux infrastructures publiques passait dans le flux engendré par la corruption, qui était endémique dans ce pays. Le plus dur fut de traverser le fleuve Niger. Le long de la route, un paysage plus ou moins chaotique était visible. Les pauvres étaient toujours aussi nombreux, et la savane ne durait jamais vraiment longtemps en traversée, pour laisser voir des foules grouillantes. Je n'ai jamais vu, lors de la traversée, ni lions, ni éléphants, encore que, on m'a dit qu'il y en avait encore. J'avais du mal à le croire.  

 

Il m'est souvent arrivé de me retrouver en un coin d'Afrique, seul, comme confronté à un morceau de désert, ou à un morceau de savane. Ici, le temps est interminable, à croire qu'il devrait être oublié en de telles contrées. Quand le jour se présente à vous, l'espace semble grouiller de vie, et si vous cherchez bien, elle est toujours dissimulée, à croire qu'elle cherche à fuir les hommes, et là ou il y a des hommes, cette solitude n'en devient plus que visible du simple fait que je ne suis plus qu'un d'eux, et qu'ils ne portent aucun regard sur moi, comme si je n'existait pas. Le jour, c'est la fourmilière, et la multitude. La nuit, elle, me plonge dans un autre monde. Dans la savane la plus profonde, ou le désert le plus aride, la nuit devient noire, comme de l'encre, et même les étoiles ne sont pas d'un grand secours pour se repérer. Quand on arrive vers une grande ville, ce qui est vu le plus souvent est une formidable source lumineuse, qui ne semble jamais s'endormir. La lumière semble briller comme brille un trésor, dans un or qui ne semble pourtant pas pur, et qui cache une grande misére, si ce n'est une grande souffrance. 

 

Il y a au plus profond de nous la volonté d'une recherche, et sans doute, des déceptions. Ce qui était recherché hier n'était peut-être pas vraiment l'idéal, mais une illusion. Une image, souvent, fausse, se présentait à nous, pour nous décider à voir et rechercher ce qui était vrai, pour enfin construire une autre histoire, et ne plus vivre dans un mensonge.  

 

Ici, l'Afrique semblait plus que fragile, et semblait s'enfoncer toujours aussi loin dans un monde inconnu, qui commençait à se dessiner. Cependant, le soleil semblait aussi brûlant que ailleurs, et quand il se  couchait le soir, dans la savane lointaine, il semblait tout embraser, comme pour arriver vers nous, mais tout finissait par devenir obscur. Le soir et la nuit, l'Afrique semblait vraiment se dévoiler, et le noir était le plus complet possible. La nuit semblait traversée des cris perçants de divers animaux, et moi et John, étions des intrus, perdus dans ce monde sauvage.Pendant cette nuit sauvage, en regardant l'horizon, il m'arrivait de penser, et de me demander quand la "civilisation" viendrait ici. Il restait en effet des endroits faiblement peuplés par les hommes, en cette contrée déjà surpeuplée.

 

Le soleil, par sa force, brouillait la vue, et ce qui était trouble se voyait comme une toile abstraite, avec un condensé immense de couleurs. L'Afrique n'était plus un rêve, mais elle était dans le rêve, et authentique comme jamais.

 

Sauvage était la vie aussi. John m'avait raconté que la vie au Nigéria, c'était la loi de la jungle, le plus fort trépassant toujours le plus faible. Les plus riches vivaient dans d'immenses propriétés, clôturées de fils de fer barbellés, avec des gardiens, des mercenaires, dotés de véritables armes de guerre. Au Nigéria, le mieux était de voyager armé. Souvent, le moindre vol pouvait tourner aux armes. Et maintenant, on voit souvent des enfants abandonnés qui grandissent. Souvent, oui le plus souvent, ils ne savaient pas à quelles ethnies ils appartenaient. Ici, au Nigéria, on parle des "enfants errants", ou "enfants du fleuve" ou même "peuple du fleuve Niger", histoire de les situer.

 

Souvent, le long de la route, en ce pays pétrolier, des pipelines étaient percés, et des miséreux des villages alentours vendaient de l'essence sur la route, quand celle-ci était raffinée de manière artisanale, et douteuse. Souvent, il y avait des accidents, qui débouchaient sur de véritables drames humains, quand le pétrole se transformait en feu, pour parfois décimer toute une partie de la jeunesse d'un village du coin...

 

Le long de la route, des hommes, sortis presque de nulle part étaient là, et marchaient, éffacés par la chaleur, qui troublait la vue des silhouettes. 

 

Souvent, il est facile ici de se faire comprendre, et tout le long de mon voyage, on m'a parlé en "Broken Englich" ou "Anglais cassé",  une sorte de créole contitué en grande partie d'Anglais, et qui évoluait tout le long des régions traversées, vu qu'il y avait un nombre d'ethnies assez considérable.

 

Et nous sommes arrivés en ce village, prés de Ifé. Tout de suite, moi le voyageur, on m'a vu comme un visiteur, et il y a une manière de recevoir. Le chef Jonas avait du mal à se déplacer. Un cercle de quelques notables ou membres de la famille du chef étaient assis autour de deux fétiches. Le chef versa deux bols de sang, ou d'une boisson rouge, dans les deux bouches des idoles ou fétches. On m'a ensuite confirmé que c'était du sang.

 

Cela dit, ce type de cérémonie était assez fréquent, et m'a visite n'était finalement qu'un prétexte,parmis d' autres. Le reste de la soirée fut consacré à des chants, à des offrandes aux fétiches. On servait des sortes de jus de fruits, des plats à base de sorgho, et de céréales. 

 

Le chef était parti se coucher bien avant la fin de la soirée. Le lendemain, on m'indiqua à moi et John que le chef ne pouvait pas nous recevoir en ce jour, mais le lendemain, car il était fatigué, vu son grand age. 

 

C'était l'occasion de visiter le village, et les environs. Et j'ai enfin vu un lion ! ou tout au moins, j'en ai vu un assez furtivement, lors d'une partie de chasse... Tout allait trés vite, et rencontrer l'instinct du fauve, comme découvrir l'Afrique profonde.  

 

Le lendemain, j'ai été reçu par Jonas. C'était un vieil homme, qui s'exprimait presque avec peine dans un dialecte Yoruba. John me traduisait tout, et son aide m'était précieuse. Jonas me disait que c'était bien courageux de ma part de venir en un village aussi perdu et éloigné. Voyager en ce pays était trés dangereux. Aussi, il me raconta qu'il était parfaitement informé que des fétiches et autres oeuvres d'art se vendaient, et il savait qu'il y avait un marché, et des marchands. Il savait aussi que ces oeuvres étaient préservées, et que plus tard, on raconterait ce qu'elles étaient. 

 

Ce qui inquiétait surtout Jonas, c'était les jeunes de son village. La pratique du culte des ancêtres, ce qui était proche de l'animisme, était en train de disparaître. Jonas, avec un cercle trés fermé, se voyait comme l'un des derniers représentants de ce culte dans son village. Les jeunes partaient vers Port-Harcourt, ou Lagos, ou d'autres grandes villes, et son village était en train de mourir. Tout allait trés vite, désormais. Surtout, il fallait préserver le patrimoine, le mettre de côté, ne pas le laisser en proie aux éléments violents. John me traduisait qu'il pensait que plus tard, peut-être des années plus tard, des enfants, ou descendants des habitants du village allaient réclamer ce qui fut confié à des étrangers, jadis...J'ai alors compris que Jonas voulait me confier des fétiches. Pour lui, vendre n'avait pour ainsi dire pas de sens. Jonas savait qu'il allait mourir, et il s'inquiétait du sort de ce qui avait accompagné son village et sa communauté depuis des temps immémoriaux. Il était conscient aussi que le monde allait trés vite. Au Nigéria, la religion était trés importante, et dans le pays, deux religions étaient face à face : le christianisme, et l'islam, et au milieu, les animistes. C'était comme si il y avait une longue querelle, et dans le fond, on ne savait pas vraiment ou on allait. 

 

Aussi, Jonas racontait que la mémoire était plus ancrée, dans les villages, alors que dans les grandes villes en Afrique, tout allait trés vite, et dans la grande ville, la mémoire prend le large, tout comme la grande ville ne cesse de s'étendre. 

 

Le voisin à peut-être plus raison que l'autre, et la paix cohabite avec la violence. J'ai raconté à Jonas que je connaissais ça aussi, et que son pays n'était malheureusement pas une exception. J'ai raconté que en France, il y avait le chacun pour soi, que le plus faible était méprisé, et qu'il y avait une culture de l'argent, et beaucoup de jalousies. J'ai raconté que souvent, en France, on n'avait pas le temps de prendre le temps. Le passé était souvent, aussi, mis de côté. Souvent, aussi, il était possible d'oublier des gens du passé, et oublier plus encore...

 

Jonas avait du mal à comprendre. Dans son pays, et en Afrique, sans doute, ce qui était recherché, c'était survivre. L'ancien, du moins celui qui était vieux, était perçu comme une source de savoir, une véritable bibliothèque ambulante. Jonas m'a ainsi raconté qu'il n'avait guère voyagé dans sa vie, et qu'il vivait dans son village comme dans un cercle, et que pour lui, sortir de ce cercle, c'était aller au bout du monde. Il m'avait alors demandé à quoi ressemblait ce monde, hors de ce cercle. J'ai ensuite raconté que sans doute, le bout du monde n'était qu'une image, et que la terre tournait sur elle-même, ce qui confirmait le cercle.  Jonas m'avait raconté que quand il était enfant, la jungle était immense, et que un jour, voulant sans doute être rebelle envers ses parents, il à voulu voir à quoi ressemblait le monde, mais il c'était perdu dans la jungle, et que son voyage n'avait fait qu'un tour. Heureusement, on l'avait alors retrouvé. Et moi, je me suis ensuite lancé dans un long récit.

 

Au Nigéria, la jungle se voyait à travers la vie : vivre au jour le jour, sans être certain d'être vivant le lendemain, la loi de la jungle...

 

J'ai raconté que enfant, j'ignorais si le monde était grand ou petit, John continuait à me traduire, et Jonas écoutait avec attention . J'ai dit que en fait, grand ou petit ne voulait pas dire grand chose pour moi.  Ce qui me paraissait le plus important, c'était voir par moi-même. Sans doute, pour moi aussi, comme pour beaucoup d'enfants, j'ai eu le sentiment d'être dans un cercle, comme enfermé dans une zone, ou l'on ne sortait pas. J'ai raconté à Jonas, que enfant, j'ai un jour observé dans un musée une sorte de crêche, une petite construction, avec des petits personnages fabriqués, comme des petits fétiches. Ces petits personnages bougeaient, et il y avait des petits animaux miniatures aussi, ânes et moutons. Et puis, il y avait un arriére plan, qui était en fait une peinture représentant une montagne et un paysage. Enfant, j'avais été marqué, et il me semblait que ce qui était hors de la crêche, comme dans la vraie vie, était figé, et ne bougeait pas. J'ai alors voulu avoir le coeur net, et voir à quoi ressemblait le monde.

 

Un jour, j'en ai parlé avec un copain de mon quartier, pour voir si il voulait faire ce voyage avec moi. L'idée, c'était de fuguer de l'école, pour aller le plus loin possible. Au départ, il n'était guère partant pour réaliser mon idée, et puis, comme il était tout aussi entreprenant que moi, il avait fini par être d'accord. Le point de départ fut ensuite une cour de récréation...Jonas me demanda quel âge je pouvais bien avoir quand j'ai fait ça, et j'ai répondu que j'avais six ou sept ans.

 

C'est de cette époque peut-être que que mon goût pour le voyage était né..

 

Donc, pendant une récréation, moi et mon copains, nous sommes sortis de l'école par un escalier de service. Comme

 

on ne savait pas ou on allait, moi j'ai dit : "tout droit". La marche fut longue certes, mais c'était trés instructif, et surtout, il me semblait qu'il n'y avait plus de limites. Il n'y avait ce jour là plus aucune question qui me tracassait l'esprit. C'était le sentiment de découvrir la liberté réelle. Il n'y avait plus d'interdits, et le monde semblait s'ouvrir à moi, comme si il était à mes pieds... à l'époque, c'était pour moi un sentiment impréssionnant . Je pense que tout enfant devrait voir ça un jour, mais c'est dangereux aussi. J'ai le souvenir d'avoir demandé à une vieille dame -c'est ou l'Afrique ?

Et en fait, il n'y avait pas de peur du danger. Et Jonas me demanda ce que la vieille dame m'avait donnée comme réponse. Et j'ai dit qu'il me semblait qu'elle était intriguée de ne pas me voir moi et mon copain à l'école...En fait, moi et mon copain, nous avions rapidement pris la fuite à l'époque. Ne pas faire ce qui était attendu semblait être une règle...Bref, c'était la journée des délires, sans aucun souci pour rechercher finalement ce que le mot heureux voulait dire. Ensuite, quelques heures plus tard, notre périple s'était terminé dans un grand jardin, aprés avoir traversé un pont. Plus loin, les arbres semblaient verts, et il me semblait que l'Afrique n'était vraiment pas loin. Mais c'est aussi à cette époque que j'ai compris que l'Afrique était vraiment trés trés lointaine...Tout de suite aprés, l'idée m'était venue de devenir astronaute. La terre m'était devenue encore plus petite, et l'envie me gagnait de traverser l'Univers.

 

La distance, ce qui était au lointain commençait à me parler, et à  me remuer. Et puis, il y eu les hasards de la vie, et je n'ai plus revu mon copain par la suite, du moins, à partir de la fin de l'année scolaire. J'ai été jusqu'a oublier son prénom, mais finalement, il est en moi, au plus profond de moi- même .C'était peut-être un oubli de ma part, et peut-être que sans doute, d'ici à cinq minutes, il me serait possible de vous donner ce prénom...

 

ça ne changerait pas grand chose, et puis, finalement, c'était une histoire comme une autre, et sans doute, je ne suis pas le premier, ni le dernier à avoir vécu une telle histoire, si vous voyez ce que je raconte...

 

Jonas avait bien aimé parler avec moi. Suite à cette conversation, il s'était levé, et il m'avait ensuite dirigé vers une case. Quand je suis entré avec John, il y avait trois gros fétiches en bois : un qui ressemblait à un âne, un autre qui ressemblait à un guerrier, et le troisième, qui ressemblait à un lion. 

 

Il parla en rigolant à John, histoire de dire que finalement, entre un enfant Africain, et un autre Européen, les différences n'étaient dans le fond pas aussi grandes, c'est ce qui fait les hommes, mais que cependant, il y avait une différence matérielle, qui elle était bien réelle.

 

Et puis, je suis sorti de la case. Jonas parlait en regardant une nuée d'oiseaux migrateurs qui semblaient revenir au pays. J'ai demandé à John de me dire alors ce qu'il racontait, et John m'a dit qu'il racontait : 

-J'espère qu'ils reviendrons au pays, tout comme les enfants de mon village, quand tout sera trop froid, ou trop noir pour eux...

 

J'ai ensuite payé cinq cents dollars Américains, ce qui était tout de même une somme importante dans ce pays, quand d'autres auraient donnés cinquante dollars...

 

Jonas me demandait aussi pourquoi je vennais de si loin, pour chercher ainsi des morceaux de bois sculptés, et j'ai répondu parcqu'il n' y en avait que ici, ou du moins en quelques endroits au monde...Et en France ?

 

Oui, il y en avait en France, mais ça remontait au temps des Gaulois. J'ai entendu dire qu'on avait retrouvé au fond du lac Léman des morceaux de bois sculptés qui représentaient des formes humaines, des fétiches...

 

En fait, les ex-votos, les fétiches, ou même les totems étaient un phénomène Universel, et les croyances partaient de formes, souvent sculptées dans le bois des arbres. Celui qui est était là voulait laisser une trace de sa présence, et si il ne pouvait pas vraiment parler à la nature, ou si il pensait ne pas être compris, le fétiche était un confident à son image, et qui lui ressemblait, même si il trouvait ses racines profondes au plus profond de la nature nourricière.

 

En Afrique, me racontait Jonas, avant c'était le vide. Un fauve demande beaucoup d'espaces, un vaste territoire. Il me racontait que autrefois il y avait des fauves en Europe: des lions, des tigres, et des ours, et ils pouvaient trés bien vivres dans le froid et l'hiver... Et puis un jour, les hommes furent plus nombreux, et avec eux, le progrès. 

Les fauves furent alors décimés, ou contraints d'aller vivres en d'autres contrées, là ou il y avait le vide, des territoires vides d'hommes. Le temps était déjà devenu fou, et l'homme était déjà le plus grand des fauves, le plus grand prédateur.

 

Si Jonas me confiait les fétiches, ce n'était pas pour de l'argent. Il me raconta son époque au pays de lune, ou il était assis avec des jeunes de son âge devant un feu de bois, la nuit, ou il était à observer des nuées d'insectes, ou d'oiseaux, qui passaient devant le soleil en le traversant. à l'époque, il n'y avait pas de différences entre ces jeunes, qui vivaient dans la brousse, sinon de se ressembler. à l'époque, on n'avait vu encore aucun voyageurs, sinon quelques anciens qui racontaient qu'ils avaient rencontrés des hommes étranges jadis. Maintenant, quand il regardait la lune dans le ciel, il se racontait souvent que le monde qu'il avait connu quand il était jeune, son monde, était une autre planète... Avant, l'histoire de la vie se confondait avec celle de la nature, et le village, c'était le clan, comme une grande famille. Le plus faible, quand il ne pouvait pas aller à la chasse, on lui disait qu'on allait l'aider, jusqu'a ce que sa santé soit revenue. Aprés, on lui demandait de ne pas oublier son devoir, et de rendre aux autres ce qui fut donné. 

 

Avant, le savoir était transmis par les anciens, et ils étaient écoutés comme si ils étaient des prêtres, ou des religieux. Maintenant, tout au plus, souvent, les plus jeunes se disputent avec les adultes, et ils sont sournois, tout ça pour aller vers la grande ville, et rechercher à gagner des morceaux de papiers, de l'argent. Dans le fond, Jonas me vendait ses derniers fétiches non pour toucher de l'argent, mais pour préserver un ultime témoignage. En montrant au monde ses fétiches, les morts ou ancêtres allaient montrer qu'ils étaient là et ici. Aussi, ils allaient démontrer qu'ils étaient patients, en attendant le grand retour au pays des origines. J'ai alors raconté à Jonas l'histoire des cranes Maoris qui furent rendus par les Britanniques et autres Européens au peuple Maori, c'était des cranes décorés, et sacrés de guerriers, tout comme j'ai raconté que les Allemands anciens colonisateurs de la Namibie avaient eux-aussi rendus des cranes au peuple Herero. Garder l'espoir pouvait s'avérer gagnant et être mobilisateur. Nous revenons toujours à nos origines. 

 

Ainsi, les trois sculptures n'étaient pas un achat, mais un prêt.

 

En Afrique, la notion de propriété était souvent une notion toute relative, l'homme, le plus souvent, devant être en harmonie avec la nature, et avoir le minimum sur lui, ou avec lui, pour rechercher ce qui est utile. 

 

Offrir ce qui relève du sacré, c'est confier, pour mieux préserver, marquer du respect en maintenant dans le même état ce qui était confié répondait à si j'étais digne de me voir confier trois fétiches ancestraux. Si les descendants de ce village effectuaient des recherches plus tard, pour retrouver ce patrimoine, celui-ci serait inctact, et visible comme au premier jour.

 

C'était toujours un espoir du retour au pays des origines, pour retrouver des racines. Peut-être qu'un séjour à l'étranger pouvait-être bonificateur. On ne sait jamais...

 

Avant le grand départ, Jonas avait chanté des chants, et avait lancé de ses pouvoirs de chaman sur les fétiches...Il était déchainé... Il m'a pris ensuite dans ses bras, pour me lancer un ultime au revoir, avant que la jeep ne se lance sur les pistes, ou la route...Avec la vitesse de la jeep, un nuage de sable ou de poussières s'élevait. C'était la saison sêche, et le village semblait disparaître derrière John et moi... Le fétiche était la mémoire, et il avait enregistré en lui toute la mémoire des vies de ceux qui avaient défilés devant eux. Ils conservaient enregistrés les voeux, et mêmes les prières. ils allaient traverser l'Ocean, et là haut, dans le ciel, ils allaient toucher au plus près les dieux, et ce dernier détail était de loin l'un des plus importants...

 

Transmettre était anticiper la mort, et être certain d'avoir préservé un patrimoine. Ce qui fut transmis devait être montré avec dignité à d'éventuels visiteurs. Le regard exterieur ne devait pas oublier ou croiser ce qui fut ou qui est comme une tombe, ou plutôt une stèle érigée à la mémoire de ceux qui furent, sur un petit morceau d'Afrique. Ce qui était montré était aussi un appel au secours lancé au temps, et à ce monde, qui allait trop vite.

 

Je suis ensuite revenu au pays, en France, avec un mal de tête pas possible, mais tout allait bien. Finalement, je n'ai pas revendu les fétiches, car j'avais des remords de ne pas avoir donné assez d'argent au chaman Jonas. Et depuis, j'ai le sentiment d'être devenu le gardien d'un village Africain perdu, à travers trois exemples de témoignages de son histoire. Et un jour, je me suis renseigné, pour apprendre que ce village n'éxistait plus, et que à son emplacement, il y avait un supermarché ou un centre commercial...Le monde était bien devenu fou, et l'esprit marchand me dépassait alors complétement. Le monde était finalement devenu bien petit, à l'image d'une marchandise. Je n'ai plus jamais entendu parler de Jonas le chaman : c'était alors la mémoire oubliée...

 

Et je suis un jour retourné au Nigéria, sans compter les années. Depuis, le pays était devenu une plus grande fourmilière encore, et les nouveaux habitants se comptaient par millions, si ce n'est plus d'une dizaine de millions. Ce qui autrefois ressemblait à un espace de savane, ressemblait maintenant à un vaste faubourg, un prolongement de la banlieue de la grande ville environante, Ifé. Je n'ai pas reconnu ni l'endroit, ni l'emplacement du village. On arrivait de tous les horizons, du nord, du sud, de l'est comme de l'ouest, et le plus souvent, on ne parlait pas le même dialecte. Certains racontaient que des langues disparaissaient, absorbées par ces villes monstrueuses...

 

Oui, il me semblait qu'il n'y avait plus rien à découvrir ici. Et je suis rentré, en traversant un océan d'amertume. 

 

L'Afrique idéalisée et rêvée jadis, surtout quand j'étais enfant, laissait place à une autre Afrique, beaucoup plus compléxe, mais tout de même toujours aussi singulière. Ce que j'ai vu confirmait ce que j'avais vu déjà, en d'autres circonstances. Cette Afrique était en pleine mutation, pour ressembler peut-être au modéle et aux standards Européens ou Américains. Les origines semblaient se diluer dans un tourbillon qui aspirait tout sur son passage. Si le temps n'était pas aussi visible à certains moments de son histoire, pour se confondre avec la nature, le temps, de nos jours s'était emballé, le progrès bousculant ce même temps, pour lui montrer une autre image. 

 

La mémoire était dispersée, en des fragments épars, le plus souvent dans des villes géantes, encore plus monstrueuses,comme Lagos. On ne cherchait plus à savoir ou était le commencement de telle ville, ni savoir si à un moment, celle-ci se terminait, pour se prolonger dans des banlieues interminables, et surpeuplées. Le monde n'était plus qu'un grand village, ou on ne cherchait plus du tout à comprendre. Dire ce que l'on voudrait faire semblerait bien vain, tout comme avoir des rêves, car le plus dur était de se faire comprendre, dans un monde qui change sans cesse, et qui se rapproche de plus en plus de l'abyme. La mémoire pouvait rapidement disparaître, dans ce monde qui changeait trés vite. C'était découvrir aussi que les lieux les plus déroutants, et les moins attractifs, pouvaient renfermer des trésors. La peur pouvait être aussi le moteur de l'aventure, car il me semblait qu'il n'y avait plus rien à découvrir dans ce monde, qui finissait par ressembler à un modéle à qui il ne ressemblait pas.  La vie était ce qu'elle était, mais elle était précieuse, non de continuer, mais à chercher à trouver un semblant d'espoir, qui sans doute ne viendra jamais.  

 

"Notre" civilisation, modèle pour un grand nombre d' Africains qui voyaient vers l'Europe, ressemblait pour moi à un ethnocentrisme caricatural , car la mémoire enracinée en Afrique à travers son patrimoine et ses anciens valait bien plus que cela, à croire que les plus jeunes ignoraient ce qui se passait dans le monde, et qu'ils ne voyaient pas ce que le monde pouvait penser d'eux.  Le progrès pouvait ainsi contribuer à plus dans l'ignorance. Ce qui se raconte peut être le plus souvent une fausse information, qui cache un grand vide. Ce qui est plus loin, ou ce qui est ailleurs , le plus souvent, ne brille pas toujours, et la déception est encore plus immense.  Ce qui se voit sur un écran de téléviseur, ou une photo, ne va pas souvent dans le sens de la rationalité, car l'irrationalité est aussi le plus souvent de mise.

Pour voir, et avoir, il faut toujours essayer de chercher à voir au plus près, pour ensuite interpréter. Voyager, c'est aller voir, pour rechercher et voir devant ses yeux ce qui est véritablement vrai et réel. Voir le monde en face, et à sa façon.

 

                                                                                                                                                                                  FIN

Partager cet article
Repost0

commentaires